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Les Alpins

1888, Création d’une subdivision d’arme très moderne : les troupes alpines

 
 
1888, Création d’une subdivision d’arme très moderne : les troupes alpines
 
Sans lien avec le passé il est impossible de créer le présent et de préparer le terrain pour l’avenir.
Gal KOUTIEPOFF Chef de l’Armée Blanche de Crimée.
Sans entrer dans le détail du « pourquoi » et du « comment » furent créées les troupes alpines françaises en 1888 face à l’Italie et à ses Alpini, qui est connu de tous et qui tient plus de l’histoire politique, internationale et nationale, que de l’histoire militaire et sociologique, nous allons montrer en quoi cette subdivision d’armes nouvellement apparue est extrêmement moderne en cette fin du XIXe siècle. Pour cela nous évoqueront tout d’abord la partie la plus anecdotique : la tenue et l’équipement, puis nous verrons en quoi elles sont révolutionnaires sur le plan tactique (organisation, entraînement et emploi) et enfin combien ses rapports avec le monde civil sont nouveaux.

I. UNE SILHOUETE SPORTIVE INHABITUELLE

Les armées de la IIIe République se présentent dans des tenues très colorées et particulières à chaque arme, héritières de la guerre de 70, donc du Second Empire, qui ne sont guère différentes, et tout cas pas plus commodes pour se battre, que celles de la Grande Armée ! Les troupes alpines – chasseurs, fantassins, artilleurs et sapeurs – s’équipent et s’habillent selon des critères qui ne sont plus l’apparat et le désir d’impressionner amis et ennemis mais de se déplacer commodément dans un environnement difficile et hostile, d’y vivre et surtout d’y combattre efficacement et économiquement (la logistique imposée par le terrain oblige d’être parcimonieux de ses munitions et de son alimentation). Pour cela, comme nous nous équipons de nos jours avec du « goretex » et de la « polaire » issues des technologies sportives civiles, les alpins adoptent des bandes molletières (nec plus ultra des sportifs britanniques) à la place des pantalons droits peu adaptés au déplacement en montagne et les accompagnent de chaussures cloutées « à ailes de mouches ». La vareuse avec épaulettes et la lourde et encombrante capote sont remplacées par une « vareuse-dolman » sans épaulettes, au col ouvert et dont la taille courte permet de porter la « taillole », cette large ceinture de flanelle bleue qui maintient les reins des sportifs de l’époque au chaud (et affine la taille car nos alpins sont aussi coquets et soignent leur image…) et par la vaste cape à capuchon qui n’est portée qu’en cas de besoin et a de nombreuses utilisations en déplacement comme au repos. Pour couronner le nouveau soldat de montagne il se coiffe de la « tarte » elle aussi peu encombrante et qui, à la différence des képis et autres shakos ou casques de l’époque, au lieu de gêner et d’encombrer le combattant lui offre également des possibilités de se protéger des rigueurs du climat et d’améliorer son confort. Cette coiffure unique, à l’aspect plus alpestre que guerrière, coiffe tous les alpins, quelle que soit leur arme et c’est également une nouveauté dans une armée où chacun met un point d’honneur à être habillé de manière différente, c’est un très grand facteur de cohésion entre tous les hommes qui la portent et de nos jours encore permet à la spécificité alpine de transcender sur l’appartenance à une arme, et que l’on retrouve dans toutes les troupes d’élite.

L’équipement, adapté à la montagne : sac , tente, alpenstock, cordes, raquettes et plus tard skis sont des matériels inconnus de l’Intendance, que l’on achète dans le milieu sportif civil ou que l’on fabrique et qui concourent à renforcer l’image sportive et atypique des nouvelles troupe alpines. Si l’allure semble civile à certains elle est celle du combattant moderne que l’Armée française ne connaîtra que de très nombreuses années plus tard, mais dans le domaine plus militaire de l’organisation des unités, de la tactique et de l’entraînement la modernité est encore plus marquée.

II. UNE SUBDIVISION D’ARME EN AVANCE DE PRES D’UN DEMI SIECLE

Alors que le règlement d’engagement de l’infanterie rappelle celui des armées de l’Empire, voire du XVIIe siècle et que l’interarmes est inconnu jusqu’au niveau de la Brigade inclus, les troupes de montagne de la fin du XIXe siècle ont un mode d’emploi et d’organisation qui ne se généralisera que vers la deuxième guerre mondiale pour l’ensemble de l’Armée de Terre.

21. Organisation

Le bataillon alpin forme, avec une batterie d’artillerie de montagne et un détachement de sapeurs, qui fournit pionniers et transmetteurs, renforcé d’une « escouade franche », un Groupe Alpin autonome avec son train muletier sous le commandement d’un seul officier. C’est une grande nouveauté pour une époque où un chef de bataillon d’infanterie n’est que l’un des trois chefs de bataillon d’un régiment d’infanterie, et n’a donc le commandement que de trois compagnies sans appui ni pouvoir administratif. Le général commandant une Brigade d’Infanterie n’a également sous ses ordres que des fantassins, cavalerie et artillerie sont regroupées dans d’autres brigades spécialisées, le premier commandement interarmes est la Division.

22. Emploi :

Le Groupe Alpin se voit confier la défense d’une vallée en complète autonomie avec ses chasseurs comme infanterie, son artillerie de montagne aux canons démontables portés par ses mulets, ses transmissions assurées par ses sapeurs, ses déplacements facilités par ses pionniers (rétablissements d’itinéraires, construction de routes et de ponts...). Le chef de bataillon dispose d’une totale initiative, loin de ses chefs, au contact permanent de ses hommes, connaissant parfaitement le terrain dans lequel il serait engagé en temps de guerre ainsi que la population qu’il devrait défendre. Nous sommes loin du chef de bataillon d’un bataillon d’un R.I. qui devra s’engager sur un terrain inconnu avec une initiative guère plus importante que dans un exercice d’ordre serré, pour attaquer selon un schéma qui s’apparente plus à la bataille de Fontenoy ou d’Iéna qu’à un engagement moderne. L’escouade franche, ancêtre des Sections d’Éclaireurs Skieurs mène un combat décentralisé utilisant des itinéraires difficiles et inattendus, profitant de la nuit ou des intempéries pour mener des coups de main ou guider les compagnies, régler les tirs ou reconnaître le terrain plus de cinquante ans avant les commandos dont elles sont les véritables et premiers précurseurs.

Les troupes alpines françaises sont les premières troupes régulières à occuper en permanence les fortifications d’altitude, pour y survivre et s’y déplacer elles seront amenées à mettre en œuvre des moyens de transmissions très modernes (radio) et de mettre au point un nouveau mode de déplacement, le ski, bien avant que le milieu sportif civil ne le découvre.

23. Entraînement :

Pour être opérationnels dans un tel cadre d’emploi il faut bien sûr un entraînement adapté. Sauf quelques spécialistes lorsque le ski fera son apparition, les différents constituants du Groupe Alpin s’entraînent dans les villes de garnison des vallées pendant l’hiver, aux règles de base du tir (fusil et canon) et de la vie militaire pour se regrouper à la fonte des neiges. Le groupe ainsi formé quitte les garnisons pour rejoindre « sa » vallée et y parfaire son instruction collective, reconnaître son terrain, participer à des exercices interarmes, s’entraîner aux techniques de vie et déplacements en montagne. En fin d’été les groupes au complet se rassemblent pour exécuter des manœuvres d’ensemble qui permettent de comparer leur niveau d’instruction et de préparation opérationnelle. Nous sommes loin des entraînements et manœuvres des brigades d’infanterie, du « drill » et de la morne vie de garnison des R.I. stationnés en ville. L’habitude de travailler en interarmes, par petits détachements, dans des conditions de vie difficiles, en plein air, la cohésion, l’initiative jusqu’aux plus petits échelons expliquent que les alpins seront parmi les meilleurs troupes d’élite de la Grande Guerre, dès les premiers engagements. Ils ne seront en compétition dans ce domaine qu’avec de rares unités habituées à intervenir dans des conditions analogues outre-mer (Légion et certains régiments de Coloniale).

III.NOUVEAUX RAPPORTS AVEC LE MONDE CIVIL

31. Recrutement :

La IIIe République ne possède pas les spécialistes du maintien de l’ordre que nous connaissons (gendarmes mobiles, C.R.S.) et fait intervenir la troupe dans les conflits sociaux, pour cela le commandement organise un turn over des régiments pour éviter qu’en restant trop longtemps dans la même garnison ne se créent des liens amicaux avec des populations face auxquelles ils devront peut-être intervenir. De même le recrutement local est si possible évité.

Pour les alpins le recrutement est pour la première fois étudié de manière à incorporer dans les unités de montagne des recrues qui connaissent le milieu dans lequel ils devront vivre, se déplacer et combattre. Les bergers, les habitants des hautes vallées et les guides seront systématiquement recherchés pour y être incorporés, la cooptation va très vite s’opérer et il n’est pas rare de voir les hommes d’une même famille ou d’un même village servir au fil des années dans le même bataillon ou le même régiment. Si cette politique renforce la cohésion et permet d’avoir plus rapidement des unités opérationnelles elle aura des conséquences malheureuses pour la désertification des montagnes après la Première Guerre : des villages complets seront décimés, les alpins ayant été employés comme troupes de choc dans la plupart des grandes offensives meurtrières de ce conflit, la lecture des monuments aux morts des moindres hameaux de montagne est édifiante. La tradition a cependant traversé les décennies et il était encore mal vu, lorsque le service national existait encore, de ne pas l’effectuer dans une unité alpine quand on était originaire d’un village ou d’un bourg d’altitude ; et si l’on avait servi dans une section d’éclaireurs c’était un honneur.

32. Ouverture vers l’extérieur :

Ce type de recrutement nouveau mais également l’entraînement caractéristique que nous avons évoqué débouche dès leur création sur des rapports très différents entre troupes de montagne et populations locales, les militaires ne sont pas cantonnés dans des casernes loin des civils ne se rencontrant que hors service et sans intérêts communs. Quand le groupe alpin remonte dans « sa » vallée, il vit au milieu de la population, à son rythme qui est celui des saisons en montagne, il se crée des liens d’amitié, voire plus. Les militaires apportent une ouverture sur le monde lointain, ils y introduisent des nouvelles règles d’hygiène et d’instruction, ils facilitent les déplacements par les routes et les ponts qu’ils construisent, ils sont les premières unités à aider les habitants en cas de catastrophes naturelles (avalanches, inondations, orages…) bien avant la création des plans ORSEC. Ils n’attendent pas Mao Tse Tong pour être « comme des poisons dans l’eau dans la population ». Si les alpins apprennent à connaître les montagnards, ceux-ci découvrent les militaires et leurs activités, qui sont inconnus pour la plus grande majorité des autres civils ; il faut sans doute y découvrir l’origine de la détermination des troupes de montagne dans les conflits futurs : troupes de choc de 14-18, « invaincus » de 40, résistants de 44, alpins du « front oublié » de 45.

Dans le domaine sportif l’échange civilo-militaire est également nouveau, les montagnards transmettent aux nouvelles unités leurs connaissances des techniques alpines qui ne sont enseignées dans aucune école militaire, en revanche la technique du ski que les militaires sont les premiers à utiliser en France sera introduite dans le civil par les instructeurs alpins et les recrues ayant servi dans les unités de montagne.

CONCLUSION

Dès leur naissance, les troupes alpines sont remarquables par la modernité tout à la fois de leur allure, de leur emploi tactique et de leurs rapports humains. Cette manière nouvelle d’envisager à la fois l’entraînement et le commandement leur a permis dès le premier grand conflit où elles seront engagées de devenir les premières troupes d’élite modernes. Les qualités d’adaptabilité, d’autonomie et de cohésion apparues en 1888 vont demeurer durant toute leur histoire des atouts pour se maintenir dans les meilleures unités de l’armée française. Leur ouverture d’esprit, leur confrontation permanente avec la dure réalité de la montagne et les rapports d’excellence avec les populations au milieu desquels ils vivent depuis plus d’un siècle leur a permis de conserver cet esprit pionnier de leur création.

Lieutenant-Colonel (R) Benoît DELEUZE Article paru dans les Cahiers des troupes de montagne
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